Puissions-nous vivre pour toujours dans la lumière du jour

C’est un dossier enterré, dissimulé sous la carte postale d’une île paradisiaque située au sud-est de Taïwan, au point de rencontre du Pacifique et de la mer de Chine. Lanyu, « l’île des Orchidées » en chinois traditionnel, abrite des espèces endémiques d’animaux et de plantes tropicales, les croyances des Tao, la tribu aborigène la plus isolée du pays, et quelque 100 000 barils de matières radioactives.

Au début des années 80, prétextant la construction d’une conserverie de poissons, les autorités taïwanaises aménagent à l’insu des habitants de Lanyu le premier site de stockage de déchets provenant des centrales nucléaires de l’île principale. Aujourd’hui les fûts sont toujours entreposés en surface, soumis aux typhons et aux pluies torrentielles à quelques mètres du rivage et de la forêt tropicale. Des espaces dans lesquels, selon la théogonie tao, doivent être contenus les Anito, des démons ancestraux proches des yōkai japonais.

L’Anito moderne que représente le site d’enfouissement nucléaire suscite une peur collective entre, d’un côté, l’appréhension des risques naturels (typhons, tremblements de terre, humidité et chaleur extrêmes) ou géopolitiques (la menace d’une invasion chinoise) et, de l’autre, un bouleversement des croyances traditionnelles à l’origine de déséquilibres culturels et sociaux.

Puissions-nous vivre pour toujours dans la lumière du jour (vers extrait d’un chant rituel tao) a été initié dans les semaines suivant l’arrêt du dernier réacteur nucléaire taïwanais. Altérées par l’incorporation aux tirages de débris et de poussières de verre à l’uranium, les photographies s’inspirent des mythologies tao pour donner forme à la présence invisible de matières contaminantes dans l’écosystème de l’île. À la frontière du documentaire et de la construction onirique, ce travail propose une réflexion sur les injustices environnementales structurelles et sur la perte du sentiment d’appartenance à un lieu.